L’HOMME AU MASQUE DE FER

Masque de fer

À la fin du XVIIe siècle, la rumeur colporte une mystérieuse histoire : le roi Louis XIV maintiendrait en captivité un homme dont même les geôliers ignorent la véritable identité. Incarcéré dans le plus grand secret, le prisonnier inconnu aurait le visage entièrement recouvert d’un masque de métal.

En juillet 1669, le marquis de Louvois, secrétaire d’État à la Guerre de Louis XIV, écrit une missive à Bénigne Dauvergne de Saint-Mars, gouverneur de la prison d’État de Pignerol, près de Turin, en Italie. La lettre informe de l’arrivée prochaine d’un dénommé « Eustache Dauger », arrêté à Dunkerque par le capitaine de Vauroy, commandant la garnison de la ville. Un prisonnier visiblement peu ordinaire : Louvois enjoint Saint-Mars d’aménager une cellule spéciale avec deux portes successives afin d’empêcher quiconque d’écouter ce qui s’y passerait. Les seuls contacts de Saint-Mars avec le détenu se limiteront à l’unique repas quotidien. Quant à d’éventuelles connivences, le ministre se montre très clair : si le gouverneur venait à parler d’autres choses « que de ses nécessités » avec le détenu ou s’il lui fournissait autre chose que le strict minimum, il serait destitué et condamné à mort. Un épais secret entoure ce prisonnier : dans la lettre du secrétaire d’État, l’écriture du nom est différente de celle qui compose le reste du texte, comme si Louvois, ayant dicté le texte à son secrétaire, avait ajouté son paraphe par la suite. De plus, le capitaine de Vauroy n’a pas pu arrêter l’homme : en cette année 1669, il est occupé à mener campagne aux Pays-Bas. L’homme arrive à la forteresse de Pignerol à la fin du mois d’août. D’après les quelques témoins présents ce jour-là, le prisonnier portait un masque de cuir. La prison de Pignerol est un lieu confidentiel par nature : seuls les individus jugés embarrassants y sont emprisonnés, en nombre très restreint. Ainsi, parmi les autres détenus sur la même période, on trouve le compte Ercole Antonio Mattioli, diplomate italien condamné pour trahison envers la France, Nicolas Fouquet, ancien surintendant des Finances, et le futur duc de Lauzun, emprisonné pour avoir tenu tête à Mme de Montespan, favorite du roi.

UN PRISONNIER SOUS ÉTROITE SURVEILLANCE

Dans sa correspondance, Louvois décrit Dauger comme un homme « soumis à la volonté de Dieu et du roi ». À la différence de ses codétenus, qu’il croise rarement, il n’exprime aucune plainte. Son isolement n’est pas total, au contraire : il sert comme valet de chambre de Fouquet – une tâche autorisée par Louvois à condition que le prisonnier ne rencontre personne d’autre. Cette exigence anodine est intéressante à bien des égards. Car l’ancien surintendant des Finances, déchu de ses charges et privilèges, n’est pas censé être libéré un jour, à la différence de Mattioli et de Lauzun. Vaine précaution : à la mort de Fouquet, en 1680, est découvert un trou communiquant entre les cellules de Dauger et de Lauzun. Immédiatement, Dauger est déplacé dans une autre aile du bâtiment ; on fait croire à Lauzun qu’il a été libéré. Celui-ci recouvre sa liberté en 1681. La même année, Saint-Mars est nommé gouverneur de la prison d’Exilles, en Italie. Il emmène Dauger avec lui. En mai 1687, c’est à Sainte-Marguerite, dans l’archipel de Lérins, au large de Cannes, qu’ils sont de nouveau transférés. Pendant les trajets, l’homme porte en permanence un masque de fer – de cuir ou de velours noir selon les témoins. Le 18 septembre 1698, Saint-Mars est nommé à la Bastille. Une fois de plus, son mystérieux prisonnier le suit. Lors d’une étape au château de Palteau, le petit-neveu de Saint-Mars offre la description de Dauger la plus précise qui existe : « Lorsque le prisonnier traversait la cour, il avait toujours son masque noir sur le visage ; les paysans remarquèrent qu’on lui voyait les dents et les lèvres, qu’il était grand et avait les cheveux blancs. » À la Bastille, il est placé en cellule individuelle dans la tour de la Bertaudière. C’est là qu’il meurt, le 19 novembre 1703. Il est enterré sous le nom de « Marchioly », et ses effets personnels sont détruits.

DES ORDRES D’INCARCÉRATION CRYPTÉS

En 1801, l’avocat et homme politique Pierre Roux-Fazillaz se penche sur l’histoire de l’ « homme au masque de fer ». Ses recherches aboutissent à la conclusion que la rumeur est née d’une confusion entre deux prisonniers, Ercole Antonio Mattioli et un valet nommé Eustache Dauger. Selon lui, l’émoi provoqué par l’emprisonnement de Fouquet a favorisé l’émergence d’une telle légende. Mattioli est un diplomate italien qui aurait agi comme agent double entre l’Espagne et la France. Il aurait été arrêté en 1679 puis envoyé à Pignerol. L’inscription du nom écorché « Marchioly » sur la sépulture de l’homme mort à la Bastille accrédite ce scénario. Pourtant, la correspondance de Saint-Mars indique que l’Italien n’a pas participé au transfert de Sainte-Marguerite vers la Bastille. Et pour cause : il serait mort en 1694. À la fin du XIXe siècle, l’historien Louis Gendron retrouve des correspondances cryptées de Nicolas de Catinat, maréchal de Louis XIV. Épaulé par le cryptologue Étienne Bazeries, il parvient à déchiffrer quelques messages et identifie le nom de « Vivien de Bulonde », général de l’armée royale. Au siège de Cuneo (1691), en Italie, celui-ci aurait été condamné par le roi pour lâcheté après avoir battu en retraite face aux Autrichiens en abandonnant blessés et munitions. D’après une des lettres, il aurait été « conduit à la forteresse de Pignerol, enfermé dans une cellule gardée de nuit et autorisé à sortir pendant la journée avec un 330 309 ». L’analyste suppose que le code 330 309 signifie « masque fermé ». Si les dates concordent avec les premiers signalements du prisonnier masqué, en revanche l’arrestation de Bulonde n’a rien d’un secret d’État : elle aurait été mentionnée dans un journal de l’époque. L’intéressé aurait même été libéré quelques mois plus tard. De plus, la date de sa mort, attestée en 1709, ne correspond pas.

SUR LES TRACES D’EUSTACHE DAUGER

Eustache Dauger de Cavoye est le fils de François Dauger, capitaine des gardes de Richelieu. Il devient un soldat reconnu pour sa bravoure, mais aussi un homme décrié pour ses mœurs scandaleuses pour l’époque. En avril 1659, Dauger participe à une fête pascale dans le château de Roissy-en-Brie. Là, les participants se livrent à la plus grande débauche, agressant l’assistant du cardinal Mazarin et se livrant à des actes homosexuels. L’affaire fait grand bruit, et les responsables sont durement châtiés. Le sort réservé à Dauger est inconnu. Néanmoins, on retrouve sa trace en 1665 près du château de Saint-Germain-en-Laye, où, lors d’une nouvelle partie de débauche, il tue un jeune page dans une bagarre. Enjoint de démissionner, il sombre dans la pauvreté. En 1930, l’historien Maurice Duvivier établit un lien entre Eustache Dauger de Cavoye et l’affaire des Poisons, qui ébranle la noblesse courtisane entre 1679 et 1682. Les comptes rendus de l’enquête de la police royale révèlent l’audition d’un certain Auger, chirurgien de profession qui, par besoin d’argent, aurait fourni les poisons. La piste d’Eustache Dauger de Cavoye aboutit à la prison de Saint-Lazare, dont il est le pensionnaire en 1679. Le roi en personne transmet des ordres à la direction de l’établissement : « M. de Cavoye ne devra avoir de communication avec personne, ni avec sa sœur, sans la présence d’un des prêtres de la mission. » Les archives pénitentiaires indiquent la présence simultanée d’un Dauger de Cavoye à Saint-Lazare et d’un Dauger à Pignerol. Les historiens s’interrogent sur le traitement infligé à Eustache Dauger de Cavoye. Ce noble issu d’une famille proche de la Cour aurait été élevé avec Louis XIV, et certains contemporains notent une ressemblance entre les deux hommes, laissant supposer un lien de parenté.

LES RUMEURS D’UNE ASCENDANCE ROYALE

Louis XIII et Anne d’Autriche ont attendu près de 23 ans avant de concevoir un héritier. La naissance miraculeuse de Louis, justement nommé « Dieudonné », éveillera par la suite les soupçons : le couple royal, incapable de procréer, a-t-il fait appel à un géniteur ? François Dauger de Cavoye, un militaire loyal et de noble ascendance, aurait été un candidat idéal. En 1771, dans Questions sur l’ « Encyclopédie », Voltaire affirme que le prisonnier est le frère aîné et illégitime de Louis XIV, né de l’union adultère du cardinal Mazarin et de la reine. Dans les années 1840, Alexandre Dumas reprend le thème pour les besoins de son roman Le Vicomte de Bragelonne, identifiant le prisonnier à un frère jumeau du roi. Au XXe siècle, l’historien Hugh Ross Williamson suggère que le cardinal de Richelieu a fait appel à un descendant direct d’Henri IV pour donner un héritier à la Couronne : Gaston d’Orléans, frère de Louis XIII mais également ennemi juré du cardinal. Finalement, malgré la raison d’État, Richelieu préfère bannir du royaume ce dangereux prétendant au trône une fois sa tâche accomplie. Louis XIII lui-même détestait son frère et aurait approuvé la décision de Richelieu. Après un exil en Amérique, Gaston réapparaît en 1660. Il se serait alors livré à un chantage, menaçant de révéler la véritable ascendance de Louis XIV. Conscient de la menace pesant sur sa légitimité, le roi aurait décidé de l’emprisonner. D’autres noms ont été mis sur l’homme au masque de fer : James de La Cloche, fils illégitime de Charles II d’Angleterre et envoyé auprès de la cour de France, qui aurait été emprisonné pour avoir détenu des informations sensibles sur Louis XIV ; Richard Cromwell, fils d’Oliver Cromwell, errant en France de 1660 à 1680 ; enfin le duc de Beaufort, disparu en Méditerranée en 1669.


Guillaume Lambert

Ingénieur logiciel de formation et amateur de mystères, de fantastique et d'aventures.

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